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Dépression et dépendance à l’alcool : le parcours de Yannick pour comprendre sa maladie et se reconstruire

Publié le 4 nov. 2026 • Par Léonie Guerut

À 60 ans, Yannick est abstinent depuis mars 2021 et certifié patient expert en addictologie depuis décembre 2025. Après une carrière dans le secteur bancaire, il a traversé des années de souffrance psychique, de dépendance à l’alcool et de reprises de consommation. Il raconte la place envahissante du travail, la honte qui a longtemps freiné ses demandes d’aide et ce qui lui a permis de retrouver un équilibre. Aujourd’hui, il souhaite mettre son expérience au service d’autres personnes confrontées à l’addiction.

Dépression et dépendance à l’alcool : le parcours de Yannick pour comprendre sa maladie et se reconstruire

Une vie longtemps organisée autour du travail

Yannick a grandi avec ses deux frères et sa sœur dans une famille de classe moyenne. Père de trois enfants, il a partagé la vie de son épouse pendant 32 ans, dont 26 années de mariage, avant leur divorce en 2021.
Après son baccalauréat et des études commencées en droit et en finance, il effectue l’essentiel de sa carrière dans le secteur bancaire. Il y occupe différentes fonctions à responsabilité, jusqu’à son licenciement en 2023.
Pendant longtemps, son travail représente bien plus qu’une activité professionnelle. Il occupe une place centrale dans son identité et dans ce qu’il a le sentiment d’avoir construit.
Avec le recul, Yannick mesure combien cette place est devenue excessive, au détriment de sa santé et de sa vie personnelle.

En 2000, une pression professionnelle qui devient envahissante

Yannick situe le début de ses difficultés dans les mois suivant sa prise de fonction à la direction d’une agence bancaire, en 2000.
Il décrit une situation qu’il a vécue comme un harcèlement professionnel : des remarques, des reproches et des dénigrements répétés de son supérieur hiérarchique, avec le sentiment d’être infantilisé.
Progressivement, il intériorise ces critiques. Il doute de ses compétences, de ses décisions et de sa manière de travailler. Pour répondre aux attentes, il augmente encore ses efforts, convaincu qu’il pourra retrouver de la reconnaissance en faisant toujours davantage.
« Même lorsque je ne travaillais pas, je continuais à travailler mentalement. »
Les préoccupations professionnelles ne le quittent plus. Il repasse les situations vécues, anticipe les reproches et cherche sans cesse ce qu’il pourrait améliorer.
Son sommeil diminue. La fatigue s’accumule et il devient plus irritable, moins disponible pour sa famille. La frontière entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle s’efface.

L’alcool, d’abord perçu comme un soulagement

Dans ce contexte, l’alcool lui apporte un apaisement immédiat. Pendant quelques heures, il lui permet de mettre le travail à distance et lui donne l’impression de retrouver le sommeil.
Au départ, il boit essentiellement lors des apéritifs du samedi soir. Puis les consommations s’étendent au vendredi et au dimanche. Les quantités augmentent à mesure qu’il cherche à retrouver les mêmes effets.
L’alcool finit par prendre une place centrale dans son quotidien. Yannick explique avoir atteint une consommation d’environ un litre de whisky par jour, essentiellement le soir, en s’isolant dans son sous-sol.
« Je cherchais avant tout à faire disparaître, au moins momentanément, une souffrance que je ne savais ni identifier correctement ni traiter autrement. »
Il commence à soupçonner une dépression, mais peine à reconnaître qu’il pourrait être malade. Il pense que les choses finiront par s’arranger et qu’il doit être assez fort pour s’en sortir seul.
Le soulagement temporaire procuré par l’alcool retarde aussi sa recherche d’aide : il a le sentiment d’avoir trouvé une réponse à ses difficultés, sans encore mesurer ce qu’elle lui coûte.

Une première demande d’aide malgré la honte

C’est lors d’un bilan de santé proposé par l’Assurance maladie que Yannick parle de ses inquiétudes concernant sa consommation.
Le fait de rencontrer des professionnels qui ne le connaissent pas facilite cette première démarche. Il redoute davantage le regard de son médecin généraliste et la possibilité d’être réduit à son problème d’alcool.
Les professionnels du bilan l’encouragent à en parler à son médecin, qui l’oriente ensuite vers un psychiatre.
Même s’il souligne avoir rencontré des interlocuteurs à l’écoute, qui ne l’ont pas jugé, la honte reste très présente.
« On peut avoir conscience de son problème, s’inquiéter de ses conséquences et, malgré tout, éprouver de grandes difficultés à en parler. »
Cette démarche lui permet de commencer à sortir de l’isolement. Comprendre sa maladie et accepter pleinement les soins demanderont cependant encore du temps.

Dépression et alcool : un lien qu’il comprend progressivement

Selon Yannick, le lien entre sa dépression et sa dépendance à l’alcool n’a pas été véritablement exploré comme un élément central de ses premiers soins.
C’est plus tard, en se documentant et en réfléchissant à son parcours, qu’il comprend comment ces difficultés ont pu s’entretenir mutuellement.
Il décrit une souffrance psychique qui le poussait à boire pour calmer ses pensées et ses émotions. En retour, il constate que l’alcool détériorait la qualité de son sommeil et contribuait à aggraver son état.
« Je me retrouvais ainsi pris dans un cercle vicieux : ma souffrance m’incitait à boire, et mes consommations contribuaient à entretenir cette souffrance. »
Yannick ne présente pas cette explication comme la seule clé de son histoire. Elle lui a néanmoins permis de comprendre pourquoi arrêter l’alcool ne suffisait pas, à ses yeux, à résoudre toutes ses difficultés.
Il avait aussi besoin que sa souffrance psychique soit identifiée et prise en charge.

Des soins précieux, mais un besoin de mieux comprendre

Yannick est d’abord accompagné par un psychiatre, qui l’oriente vers sa première cure, puis par un centre d’addictologie.
Il raconte avoir eu du mal à parler spontanément. Sa réserve, sa pudeur et la honte limitaient les échanges, même lorsqu’il souhaitait avancer.
Avec le recul, il estime qu’une approche plus pédagogique lui aurait été utile : comprendre les mécanismes de l’addiction, les manifestations de la dépression et leurs interactions possibles.
Il regrette que sa dépression n’ait pas été identifiée plus tôt, tout en précisant qu’il ne cherche pas à mettre en cause les professionnels qui l’ont accompagné.
« Ils ont été, dans l’ensemble, formidables et m’ont apporté une aide précieuse. Je leur en suis reconnaissant. »
Son regard est celui d’un patient sur son propre parcours. Il souhaite surtout souligner l’importance d’un dialogue approfondi et d’explications qui aident à comprendre ce que l’on traverse.

Une dizaine de cures et des reprises de consommation vécues comme des échecs

Yannick effectue une dizaine de cures. Jusqu’à la dernière, chacune est suivie d’une reprise de consommation.
À chaque fois, il ressent une honte profonde. Il y voit la preuve qu’il n’est pas assez fort, qu’il n’y arrivera pas. Son estime de lui-même se dégrade davantage.
Les professionnels lui expliquent que les rechutes peuvent faire partie du parcours de soins et permettre de mieux comprendre la maladie. Il reconnaît aujourd’hui l’importance de cette approche pour ne pas ajouter de culpabilité.
Il reste néanmoins convaincu que sa dépression insuffisamment prise en compte a pesé sur son parcours, sans pouvoir affirmer qu’un traitement plus précoce aurait empêché toutes les reprises de consommation.
Pour lui, chacune de ces étapes doit aussi inviter à rechercher ce qui reste mal compris ou insuffisamment accompagné.

Quand préserver son emploi passe avant se soigner

À plusieurs reprises, Yannick interrompt une cure pour retourner travailler.
Il craint de perdre son poste à cause de ses arrêts maladie. Il estime avoir travaillé très dur pour atteindre ce niveau de responsabilité et ne veut pas perdre ce qu’il a construit.
Cette peur se mêle à une difficulté persistante à accepter la maladie. Il sait qu’il a un problème avec l’alcool, mais continue de penser qu’il devrait pouvoir le résoudre par sa seule volonté.
« Je cherchais à protéger mon emploi pour ne pas perdre ce que j’avais construit, mais je risquais de compromettre ce qui était le plus important : ma santé et ma vie. »
Il lui faudra du temps pour parvenir à inverser ses priorités.

Une maladie qui bouleverse aussi les liens familiaux et sociaux

La dépendance affecte progressivement toutes les dimensions de sa vie.
Yannick entretient moins ses amitiés. Lorsqu’il dispose de temps libre, il préfère souvent s’isoler pour boire. Certaines personnes prennent aussi leurs distances.
Dans sa famille, les liens avec son épouse et ses enfants se distendent. Il décrit des proches démunis, qui ne savent plus comment l’aider.
De son côté, il se dévalorise toujours davantage. Cette image négative de lui-même renforce son isolement et ses consommations.
Au cours de cette période, il traverse une détresse majeure et fait plusieurs tentatives de suicide dans un contexte d’alcoolisation massive. Plusieurs hospitalisations en psychiatrie suivent, dont deux sous contrainte.
Il ne désigne pas un événement unique qui lui aurait alors redonné espoir. À ce moment-là, il ne parvenait plus à envisager d’issue.
« Mon parcours montre aussi qu’un état de désespoir, même très profond, ne signifie pas nécessairement que toute perspective a disparu. »

En 2021, une nouvelle cure et un changement de priorité

Avant sa dernière cure, la situation de Yannick s’est considérablement dégradée. Son épouse l’a quitté, il ne voit plus ses enfants et consomme désormais du matin au soir. Il ne parvient même plus à se rendre à ses rendez-vous médicaux.
Il demande alors à ses parents de l’aider à organiser une nouvelle cure, en s’engageant à la suivre jusqu’au bout.
Cette fois, sa manière d’envisager la situation commence à changer. Il s’interroge davantage sur les raisons de son addiction et parvient à prendre de la distance avec les exigences professionnelles.
La perspective d’une invalidité a été évoquée avec son addictologue. Peu à peu, il comprend qu’une autre vie reste possible, même si son parcours professionnel doit changer.
Pour la première fois, il peut se consacrer aux soins sans laisser le travail reprendre toute la place.
Une pancréatite chronique est néanmoins diagnostiquée pendant son séjour, ajoutant une nouvelle difficulté à son parcours.

La postcure et le temps consacré à soi

Une postcure doit prolonger cette prise en charge, mais un foyer épidémique de Covid-19 retarde son démarrage.
Yannick passe deux mois seul chez lui dans l’attente de son admission. Il utilise cette période pour réfléchir à son histoire, se documenter et approfondir sa compréhension de l’addiction.
La postcure dure ensuite deux mois. Il y poursuit ce travail, tout en bénéficiant d’échanges importants avec son addictologue référent local.
Il attribue la différence avec ses précédentes tentatives à plusieurs éléments : être allé au bout des soins, avoir relâché la pression liée au travail et avoir accepté de consacrer du temps à sa santé.
« Cette fois, je ne cherchais plus seulement à arrêter de boire. Je commençais à comprendre pourquoi j’avais bu et ce qui devait changer pour pouvoir vivre autrement. »

Comprendre la maladie pour sortir de la culpabilité

Pour Yannick, l’accès à l’information a joué un rôle déterminant.
Il se documente sur les addictions, les maladies qui peuvent leur être associées et la santé mentale, notamment sur Carenity. Les informations et les témoignages qu’il découvre l’aident à porter un autre regard sur lui-même.
Pendant des années, il a interprété sa dépendance comme une faiblesse personnelle. Chaque reprise de consommation renforçait cette conviction.
Comprendre les mécanismes de la maladie lui permet progressivement de sortir de cette lecture culpabilisante.
« J’ai compris que j’étais avant tout malade et que cette maladie devait être prise en charge, plutôt que combattue uniquement par la volonté. »
Cette compréhension ne remplace pas les soins, mais elle l’aide à mieux les accepter et à y prendre part.

Depuis mars 2021, une abstinence qui fait partie de son équilibre

Yannick est abstinent depuis mars 2021.
Aujourd’hui, il explique ne plus vivre cette abstinence comme une difficulté permanente. Il attribue notamment cette évolution à la prise en charge de sa dépression et à une meilleure compréhension de sa maladie par son entourage.
« Je ne vis donc plus l’abstinence comme une lutte permanente. Elle fait aujourd’hui partie de mon équilibre. »
Il a également appris à mieux repérer les situations et les émotions susceptibles de le déstabiliser. Lorsqu’une mauvaise nouvelle survient, il essaie de se donner du temps pour l’intégrer et prendre du recul avant de réagir.
Il présente cette manière de faire comme une ressource personnelle, construite au fil de son rétablissement.
Son licenciement en 2023 a été une épreuve, mais il l’a traversée sans reprendre sa consommation. Il sait que les difficultés n’ont pas disparu ; il se sent désormais mieux équipé pour y faire face.

De patient ressource à patient expert en addictologie

Quelques mois après son sevrage, son addictologue lui propose de devenir patient ressource.
Avec un autre patient ressource et en présence de soignants, Yannick intervient auprès de personnes en cure. Il partage son expérience, les difficultés rencontrées et ce qui l’a aidé à avancer.
Il souhaite montrer qu’un rétablissement est possible et contribuer à changer le regard porté sur les personnes dépendantes.
« Si mon témoignage pouvait aider ne serait-ce qu’une personne à reprendre confiance ou à envisager autrement son parcours, mon engagement aurait déjà eu du sens. »
Ces échanges l’aident aussi à mieux comprendre sa propre histoire et à donner un sens aux épreuves traversées.
Il décide ensuite de se former auprès de France Patients Experts Addictions (FPEA) et réalise un stage dans un centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA). Il obtient sa certification en décembre 2025.
Yannick insiste sur la complémentarité de cette démarche : le patient expert ne remplace pas les soignants. Il apporte une connaissance issue de l’expérience de la maladie, des soins et du rétablissement.

Renouer avec ses enfants et poursuivre son engagement

« Aujourd’hui, je vais très bien, même si tout n’est pas parfait. »
Yannick doit encore composer avec une précarité professionnelle et des contrats qui ne se renouvellent pas toujours comme il l’espérerait.
Son premier souhait reste de renouer avec ses enfants. Il sait que les années passées ont fragilisé leurs relations et que reconstruire ces liens prendra du temps. Il souhaite respecter leur rythme tout en gardant l’espoir d’un rapprochement.
Il envisage également un départ à la retraite le 1er octobre 2028, si sa situation et les conditions réglementaires le permettent.
Il aimerait alors développer une activité à temps partiel, bénévole, salariée ou indépendante, pour accompagner des personnes confrontées à l’addiction, notamment dans un centre d’addictologie ou un CSAPA.
« Je ne peux pas effacer les années de souffrance, mais je peux essayer de faire en sorte que mon expérience soit utile à d’autres personnes. »

Son message : demander de l’aide et ne pas réduire l’addiction à la volonté

Aux personnes qui traversent une dépression, Yannick souhaite dire de ne pas attendre que tout s’arrange seul. Il encourage à parler à son médecin lorsque le mal-être persiste et à accepter de se faire accompagner.
Aux personnes confrontées à une dépendance, il recommande de se rapprocher d’un service spécialisé. Il insiste aussi sur l’importance d’un accompagnement médical pour le sevrage de l’alcool, un arrêt brutal pouvant entraîner des complications graves.
Il souhaite que les envies irrépressibles de consommer, appelées craving, soient mieux comprises, sans ramener les difficultés à un simple manque de détermination.
Son message s’adresse également aux proches. Il connaît leur désarroi et rappelle qu’ils ont, eux aussi, besoin d’être écoutés et soutenus. Comprendre la maladie ne signifie pas devoir tout accepter ni renoncer à se protéger.
À travers son témoignage, Yannick défend une approche fondée sur les soins, le dialogue et la compréhension, plutôt que sur la culpabilisation.
« Enfin, je voudrais transmettre un message d’espoir : même lorsque la situation paraît désespérée, il est possible de se rétablir. »

avatar Léonie Guerut

Auteur : Léonie Guerut, Rédactrice Santé

Léonie est contributrice au sein de la communauté Carenity. Son rôle est de participer à la création et au partage de contenus informatifs, tout en contribuant aux échanges avec les membres de la plateforme. Elle... >> En savoir plus

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