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L’illusoire autorité de la science

7 oct. 2015 • 2 commentaires

L’illusoire autorité de la science

De nombreux articles publiés dans des revues scientifiques prestigieuses sont plus que biaisés

Le site antivaccins Initiative citoyenne présente une liste effrayante de «complications» dues à la vaccination antigrippale : «réaction allergique fatale» et tutti quanti. La liste est assortie de 98 références en anglais : des articles scientifiques publiés dans des revues dites à comité de lecture, autrement dit respectant la procédure de validation par les pairs. Cela en jette, mais la référence à l’autorité de la science est là pour faire illusion. Si le vaccin contre la grippe n’est pas une panacée, il est bien établi qu’il réduit le taux de mortalité chez les plus de 65 ans.

La plus grosse alerte sur le risque des vaccins trouve son origine dans un article publié dans la prestigieuse revue médicale The Lancet en 1998. Signé par treize chercheurs et dûment revu par les pairs, il soutenait que le vaccin pour les enfants contre la rougeole, les oreillons et la rubéole faisait courir un risque d’autisme. Le principal auteur de l’étude publia par la suite plusieurs articles dans des revues à comité de lecture, confirmant le risque. En 2004, des journalistes ont révélé que ledit auteur avait reçu 55 000 livres sterling d’un cabinet d’avocats spécialisés dans les procès contre les laboratoires pharmaceutiques. The Lancet a dû récuser l’article d’origine, mais seulement en 2010. L’auteur s’est vu retirer le droit d’exercer la médecine.

Aux États-Unis, la Food and Drug Administration vient d’accorder son feu vert à un «Viagra» féminin, dans des conditions plus que douteuses. C’est le résultat d’une quinzaine d’années de lobbying menée par des laboratoires pharmaceutiques et des chercheurs universitaires rémunérés par eux. Ce lobbying s’appuie sur quantité d’articles savants publiés dans des revues scientifiques à comité de lecture. Le premier est paru en 1999, l’année suivant la mise sur le marché du Viagra lui-même. Publié dans l’austère Journal of the American Medical Association (JAMA), signé par trois chercheurs, il affirmait que le «dysfonctionnement sexuel» est encore plus répandu chez les femmes que chez les hommes («43 %» contre «31 %»). Le beau marché !

A la suite des travaux du Grec John Ioannidis, aujourd’hui à Stanford, le vaste monde des chercheurs en biomédecine a reconnu la tête basse que les trois quarts des publications de leur secteur, dûment revues par les pairs, sont biaisées. Le chiffre auquel Ioannidis est parvenu est même 80 %. Les biais vont toujours dans le même sens : exagérer l’ampleur et la valeur des résultats annoncés - jusqu’à inverser la signification des données exploitées.

Diverses motivations sont à l’œuvre, qui souvent se conjuguent : intérêt de carrière («publish or perish»), intérêt financier (soutien d’un groupe industriel, d’une administration, d’un groupe de pression), intérêt intellectuel (publier dans un sens qui conforte ses publications précédentes même si elles sont douteuses), intérêt idéologique (les chercheurs ne sont pas immunisés contre les préférences politiques et les croyances du jour). La fraude en bonne et due forme n’est pas si rare.

Depuis l’été dernier c’est au tour des psychologues d’être sur la sellette. Deux études l’ont établi : les mêmes phénomènes sont à l’œuvre. Selon la dernière en date, 39 des résultats expérimentaux sur lesquels se fondaient 100 articles scientifiques jugés importants n’ont pu être reproduits, et ceux qui ont pu l’être étaient en moyenne gonflés de 50 %. Pour John Ioannidis, «la proportion des articles publiés en psychologie qui ne sont pas des faux positifs doit être de l’ordre de 25 %», donc comparable à ce que l’on voit en biomédecine. Et grâce aux travaux de l’économiste canadien Ross McKitrick, nous savons qu’il en va de même en sciences économiques. Il y a de bonnes raisons de penser que la proportion d’articles biaisés est comparable dans toutes les sciences qui concernent les activités humaines, comme les sciences de l’environnement. Nous le savons aujourd’hui, la validation par les pairs est un mythe.

Liberation.fr

Commentaires

le 07/10/2015

Bonjour,

Et merci pour cet intéressant article de Libération. En matière de science, il n’y a qu’une seule chose qui compte : l’honnêteté intellectuelle – tout le reste n’est rien.

L’auteur parle, dans cet article, de biais. Les biais sont des interférences entre le dispositif expérimental et la réalité que l’on cherche à découvrir. Ne pas choisir une race d’animal de laboratoire adaptée à l’expérience projetée, utiliser une méthode pas assez spécifique de ce que l’on recherche, un appareil de mesure insuffisamment précis, une succession d’étapes expérimentale inadaptée ou erronée, voilà des exemples de biais. Le biais est dû à une méconnaissance, une erreur de bonne foi ou à des conceptions scientifiques ou techniques dépassées.

Quand ces erreurs sont commises volontairement, il s’agit de fraude, de tricherie, d’escroquerie intellectuelle, mais plus de biais. Cela ne mérite aucune clémence intellectuelle.

Les causes de ces méfaits, évoquées par l’auteur, sont bien réelles. Elles proviennent de la nature humaine (le goût de la gloire et la cupidité), certes, mais aussi du mythe moderne d’une science de plus en plus productive : non les chercheurs ne sont pas là pour produire toujours plus de savoir comme on produit toujours plus de savons ou de voitures ! La recherche scientifique nécessite obligatoirement beaucoup de temps, car tout résultat doit être reproduit, critiqué, mis en cause par d’autres chercheurs et par d’autres méthodes.

Sur la question du temps et des vérifications scientifiques, les chercheurs eux-mêmes et les revues scientifiques se partagent la responsabilité. Les chercheurs et les revues répugnent trop souvent à publier de vérifications expérimentales, confirmant ou non les premiers résultats : il faut du neuf, et si possible du sûr, du solide, voire du surprenant. Et l’on peut ainsi accepter un peu trop facilement un résultat inexact.

Enfin, l’auteur pose la question de la validation des articles par les comités d’experts scientifiques. Ces experts sont des scientifiques expérimentés et reconnus pour leur connaissance dans le domaine traité par l’article proposé à la publication. Seulement il y a reconnaissance, et reconnaissance : être reconnu comme spécialiste  dans une association scientifique, dans un journal scientifique, dans une université, ou au niveau mondial ? Cela change tout ! La choix des experts peut-être surprenant lui aussi : choisis par le rédacteur-en-chef, choisi par l’équipe de rédaction ou parfois choisi sur proposition même de l’auteur de l’article à examiner ! La rivalité entre personnes peut aussi jouer, et certains chercheurs savent bien que leur article sera rejeté d’office par telle revue, leur expert étant en rivalité « scientifique » avec l’auteur.

Il faudrait organiser un autre processus de vérification des articles proposés à la publication (vérifier les carnets de laboratoire, les enregistrements des données, faire refaire systématiquement les expériences par d’autre, etc.), mais cela semble très compliqué, très lourd et très lent.

Ne vous désespérez pas trop des travers, coups fourrés et arrangements qui semblent emplir les coulisses de la science. Il en a toujours été ainsi ! L’histoire des sciences n’est pas un long fleuve tranquille et les influences externes et internes y ont toujours joué peu ou prou leur rôle.

Le développement des moyens de communication, la vulgarisation du monde scientifique, voire sa « peoplelisation », et le mythe d’une science toujours plus triomphante et plus rapide que l’on nous vend depuis quelques décennies, n’ont fait qu’accroître les influences extrascientifiques sur le travail des chercheurs. Ainsi, par notre attente impatiente du progrès scientifique, nous contribuons tous, nous aussi, à ce recul de la qualité des publications scientifiques.

Cordialement.

le 08/10/2015

J'applaudis des deux mains @pseudo-masqué ! 

Les milieux scientifiques, comme tous les autres milieux en peu fermés, ont toujours été facilement des paniers de crabes.
Ce qui nous prouve que les scientifiques sont des humains comme les autres !
Trouver des mécanismes de contrôle plus fiables serait utile partout (oui, oui, je pense aussi à Volkswagen ! )

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