Première mondiale : le professeur Mimoun raconte la greffe totale de peau sur un grand brûlé

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Patients Greffe-Transplantation

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anonymous avatar Membre Carenity • Animatrice de communauté
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Bon conseiller

Un homme de 33 ans, brûlé sur quasi-totalité du corps (95 %), et donc voué à la mort, a été sauvé grâce aux greffes de peau de son frère jumeau. Une première médicale effectuée dans le service des grands brûlés de l’hôpital Saint-Louis, à Paris, dirigé par les professeurs Maurice Mimoun et Alexandre Mebazaa.

hopital

En quoi est-ce une première?

Maurice MIMOUN. - C’est de très loin le plus grave brûlé sauvé en utilisant la peau de son frère jumeau homozygote.

Pourquoi ce jeune homme admis dans votre service était-il dans une situation très grave?

Tout d’abord, aujourd’hui, pour nous les soignants, ce grand brûlé, c’est Franck, un homme jeune qui avait une jolie vie avec sa famille et ses amis et à qui il est arrivé un cataclysme. Au fur et à mesure de l’avancée de son traitement, ce n’était plus le brûlé que l’on voyait, mais Franck qu’il fallait sauver, absolument sauver. Franck a été admis dans le service en septembre 2016 pour un accident de travail, une brûlure très grave et très profonde. Il était touché sur la presque totalité de son corps: 95 %, c’est énorme. Il ne lui restait de la peau saine que sur les pieds et le pubis. Même le dos, dont la peau est plus épaisse, et qui, d’habitude, résiste mieux aux brûlures était carbonisé. Dans cette situation, les chances de survie étaient quasiment nulles.

Comment êtes-vous parvenu à mettre en œuvre cette procédure?

Tout d’abord, il fallait savoir qu’il avait un frère jumeau. Naturellement, nous l’aurions appris tôt ou tard, mais il fallait mettre en route le traitement très rapidement pour espérer réussir. Si nous l’avions su une semaine après, c’était perdu. Quand son frère, Éric, est venu me demander de ses nouvelles, je ne pouvais pas savoir qu’il était le jumeau de Franck. Franck était complètement défiguré, méconnaissable. Si Éric ne m’avait rien dit - et dans l’émotion cela aurait pu être le cas - nous aurions dépassé les délais. Mais il m’a dit: « Nous sommes jumeaux, de vrais jumeaux. » Un immense espoir s’est alors emparé de moi. Un combat légitime pouvait être mené, devait être mené. Le temps était notre pire ennemi, il fallait agir au plus vite. Il n’était pas question de laisser passer sa chance.

Vous avez donc pu opérer Franck dans les meilleurs délais?

Oui, mais cela n’a pas été si simple. Il a fallu mener de front plusieurs actions. D’abord, vérifier qu’il était homozygote, c’est-à-dire issu du même œuf, ce qu’on appelle usuellement un « vrai jumeau ». Les jumeaux se ressemblent énormément et ont un capital génétique identique. Les tests biologiques ont confirmé nos espoirs. La peau prélevée sur Éric ne serait donc pas rejetée sur Franck.

Éric, le jumeau sain, a-t-il accepté facilement de donner sa peau?

Pour lui, tout allait de soi. Il était non seulement d’accord, mais il était demandeur.

Étiez-vous sûr de sauver Franck?

Non. On ne pouvait lui assurer, c’était terrible et il fallait qu’Éric le sache. Nous avons passé des moments très forts, des instants de vérités absolues, à la fois graves et remplis d’espérance. Il y avait sa famille, sa conjointe, ses amis. Ils ont tous été exceptionnels. Cela a beaucoup joué dans la réussite. L’équipe rassurait les proches, les proches encourageaient l’équipe. Mais tous les regards étaient tournés vers Éric, que personne n’osait influencer. S’il n’y avait pas de parole, les regards ne trompaient pas. Le frère devait prendre sa décision, seul. Tout était entre ses mains ou plutôt dans sa peau. Et il a continué à dire oui.

Comment lui avez-vous expliqué la procédure?

Nous avons eu de longs entretiens, tout cela en urgence pendant le week-end qui a précédé la greffe. Éric non seulement a dit oui dès qu’il a compris l’enjeu mais il a poussé pour qu’on le fasse le plus vite possible. C’est un héros des temps modernes.

Vous êtes donc passé à l’intervention?

Non, pas encore. Il fallait franchir une autre étape. En France, le prélèvement d’organe de donneur sain est réglementé, ce qui est très bien. Nous devions obtenir l’autorisation de l’agence de biomédecine. Nous étions tous accrochés à cette décision, tous anxieux, mais espérant le meilleur. Le frère jumeau devait être auditionné. Il m’a raconté qu’il s’était préparé, c’était comme un défi. L’agence nous a donné son avis positif dans un délai record. Formidable! Sans cet accord, le brûlé serait mort.

Mais en prenant la peau du frère, vous alliez lui faire des cicatrices?

En effet, c’était très courageux, car je lui avais bien expliqué qu’il y aurait des marques. Cela lui était égal, il voulait sauver son frère. Il peut en effet arriver que des cicatrices tournent mal si l’on n’y prend pas garde. Dans le service, les greffes sont notre quotidien, nous savions que par une technique précise, nous pouvions minimiser les risques. Naturellement, je ne lui ai pas prélevé la peau sur n’importe quelle partie du corps.

Quelles parties avez-vous prélevées?

En premier lieu, sur le cuir chevelu. Cela étonne toujours les patients, car ils croient que prélever sur le cuir chevelu va enlever leurs cheveux. C’est évidemment faux. Nous avons publié une série de plus de mille greffes qui prouve la fiabilité de la méthode. Non seulement la prise de greffe n’est pas douloureuse, non seulement on peut répéter l’opération quelques jours plus tard, car le processus de régénération du cuir chevelu est inégalable, mais les cheveux repoussent sur le crâne très vite parce que nous prélevons la peau sans les bulbes des cheveux. Surtout le prélèvement ne laisse aucune marque. Les autres zones choisies ont été le dos, car la peau est très épaisse et les cuisses, car ce sont des régions qui socialement peuvent être couvertes.

Mais comment le jumeau «donneur» a-t-il pu cicatriser puisque vous lui avez prélevé une grande surface de peau?

La technique a consisté à prélever un feuillet très mince de peau. Plus il est mince, plus la réparation se fait rapidement, car on laisse une couche importante de kératinocytes (cellules de l’épiderme - Ndlr) qui va se multiplier et reconstituer la peau. Du reste, plus on prélève la peau finement, plus les marques sont discrètes. Nous avons poussé ces procédures à l’extrême pour obtenir la plus grande finesse.

Comment s’est passée l’intervention?

Tout d’abord, ce n’est pas une intervention, mais un traitement au long cours avec de nombreuses interventions et une réanimation de très haut niveau. Éric, le jumeau sain, a été opéré trois fois, le septième jour, le onzième jour et le quarante-quatrième jour sur le crâne, le dos et les cuisses. Le procédé chirurgical a été très amélioré et nous avons pu prélever des couches ultraminces aux alentours du dixième de millimètre permettant une cicatrisation extrêmement rapide avec des marques les plus faibles possible. Le cuir chevelu a cicatrisé si vite que nous avons pu le prélever deux fois. Les deux frères ont été opérés au même moment par deux équipes de chirurgiens et d’anesthésistes-réanimateurs afin d’assurer le transfert immédiat de la peau.

Comment se sont organisés les soins?

C’est avant tout un travail d’équipe. La réussite vient du « travailler ensemble ». Toute l’équipe était sur le pont, chirurgiens et réanimateurs, bien sûr, mais aussi infectiologues, psychiatres, psychologues, cadres, infirmiers, infirmiers anesthésistes, panseurs, kinésithérapeutes, nutritionnistes, assistante sociale, aides-soignants... Chacun à son poste et dans son rôle dans un but commun : sauver la vie de Franck. Dans ce type de pathologie, il suffit qu’un des maillons soit défaillant pour que l’échec survienne. Un manque d’attention, une faute d’asepsie, une mauvaise évaluation et l’entreprise peut être remise en question.

Est-ce que ces succès vont permettre des améliorations du traitement des brûlés plus « classiques », un brûlé n’a pas toujours un jumeau ?

Bien sûr, le procédé reste exceptionnel mais il nous a permis de faire des observations extraordinaires. Nous nous sommes notamment aperçus que cette couverture de peau rapide et stable avait transformé le cercle vicieux habituel des grands brûlés, aggravation locale (approfondissement de la brûlure) aggravant l’état général en un cercle vertueux exactement inverse. Les zones brûlées intermédiaires profondes, qui se détériorent du fait du choc, emportant le patient vers la mort, se sont miraculeusement améliorées et ont cicatrisé. Ces constatations auront des répercussions futures sur le traitement de tous les grands brûlés. Nous avons clairement démontré que si nous disposions d’une peau universelle, nous pourrions sauver les très grands brûlés par des techniques précises chirurgicales et de réanimation. Or, nous touchons du doigt cette possibilité. Ce n’est qu’un encouragement de plus pour chercher dans cette voie.

life

Quand avez-vous su que c’était gagné ?

Il a fallu une quinzaine de jours pour que je m’autorise à penser qu’on allait y arriver. Je n’osais pas le dire comme pour conjurer le mauvais sort. Quand son frère, sa famille, sa conjointe si présente demandaient des nouvelles, je m’obligeais à rester réservé et je m’efforçais de ne pas montrer mon enthousiasme. Plusieurs fois il y a eu des alertes vitales qui semblaient remettre tout en question que les réanimateurs ont su endiguer. Puis un jour, Franck a parlé. Quel moment magique! Nous avons l’habitude de découvrir la voix de nos patients quelques semaines après leur entrée au centre quand ils vont mieux et qu’ils sont extubés (puisqu’ils sont au début sous assistance respiratoire). Mais lui, c’était comme si je lui avais déjà parlé puisque j’avais parlé à son jumeau. C’était étrange. J’avais son double. Et les indices positifs se sont confirmés. On a commencé à oser dire qu’il allait guérir, et puis on a commencé à prévoir sa sortie, puis on a évoqué la rééducation… Il est resté un peu plus de quatre mois au centre. Aujourd’hui, il est chez lui!

Que ressentez-vous aujourd’hui ?

Je ne peux parler que pour moi, mais je pense que c’est pareil pour tous les soignants, les chirurgiens, les réanimateurs, les paramédicaux… C’est un honneur inouï de se dire que par son action, on a sauvé une vie qui avec des interventions et procédés classiques aurait dû s’éteindre. Il n’y a pas de mot. Ce qui est formidable aussi, c’est que c’est un travail d’équipe, nous ne pouvons rien faire seuls. Nous faisons un métier incroyable qu’il faut faire avec humilité, car nous sommes parfois très démunis, mais avec l’exigence et l’espérance du toujours mieux. Je me souviens quand Franck a commencé à marcher, les soignants se sont envoyé les vidéos de ces premiers pas comme pour dire: « C’est extraordinaire, il marche. »

Aujourd’hui, il est rentré chez lui. Il est en rééducation. La route est longue, mais il a décidé de prendre le chemin de la vie et je suis certain qu’il va continuer à gagner. Et puis son jumeau est si heureux d’avoir sauvé son frère. Et Franck lui a dit: « Éric, sans toi, je serais mort. »

Pouvez-vous nous dire un mot sur le tatouage de Franck...

Oui. Je ne sais pas si vous croyez aux signes. Franck avait de nombreux tatouages qui ont disparu du fait de la brûlure. Seul un petit carré de peau a ressuscité. Sur ce carré, on lit le mot « Life ». Un présage sans doute.

Source : Le Figaro Santé

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